L’incroyable talent d’Islam Slimani

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Islam Slimani est « zidanesque » ou presque cette saison, n’ayons pas peur des mots. Débarqué sur le Rocher, l’algérien a ébahi le monde par sa capacité à jouer les fers de lance pour ses partenaires. La poésie footballistique de Laudrup dans le corps de Dzeko, c’est ça le nouveau Slimani.

L’histoire se déroule un mardi 5 mars, en soirée, sur le Paseo de la Castellana à Madrid. Un faux neuf, d’1.81 mètre, pas encore mondialement connu, marche sur le grand Real Madrid. 2 passes décisives, un but fantastique et une faute obtenue en 1vs3 qui offre un but sur coup franc. Son nom ? Dušan Tadić. Une performance digne des plus belles années de Francesco Totti. Sauf que le lendemain, le joueur se réveille et ne reproduira plus jamais ce genre de MasterClass.

On parle alors de joueur « sur un nuage » ou en « surrégime ». Des termes qui laissent entendre une limite temporelle et donc un retour à la normale. Soit un niveau inférieur. Le surrégime est un mode de fonctionnement d’un appareil par une utilisation au-delà des fonctionnalités normalement utilisées. C’est ce que l’on entend d’Islam Slimani, chez des observateurs comme chez les supporteurs, depuis le début de saison.

Meneur, bien malgré lui

Arrivée sous forme de prêt payant durant les dernières heures du mercato en « panic buy », Slimani ne laissait pas présager – pour la majorité du public – un tel succès. Du genre devenir le joueur impliqué sur le plus de buts lors de ses 7 premiers matches de Ligue 1 (depuis qu’Opta analyse la compétition 2006/07). Il a égalé le record de Neymar… cela vous pose un bonhomme. Le football est devenu un monde de statistiques et SuperSlim l’a bien compris. Il est stratosphérique dans le domaine, un des rares joueurs à concurrencer les attaquants du PSG.

xA : Nombre de passes décisives estimées avec des variables comme la position de départ, destination, distance, etc… (même modèle que les xGoals).

Passe clé : Passe réussie se terminant dans un rayon de 30m des buts adverses et commençant à l’extérieur de celui-ci

P90 : Temps de jeu ramené à 90 minutes. C’est indicateur plus précis afin d’évaluer les statistiques d’un joueur.

S’il y a bien une chose que tout le monde s’accorde à dire : personne n’a jamais vu Slimani à ce niveau d’implication dans la création offensive. Ses performances tactique et technique sont tout bonnement invraisemblables. Des prises de balle sous pression, des passes venues d’ailleurs… on pourrait croire au numéro 9 brésilien. Sa créativité s’illustre aussi par des chiffres, l’ancien du CRB produit 0.41 xA (P90) cette saison. En Ligue 1, seuls Mbappé et Di María font mieux. À l’échelle européenne l’algérien se place dans le top 10 en compagnie de : Messi, Gnabry Müller, De Bruyne ou encore Mahrez. Des joueurs à priori d’un autre calibre avec des caractéristiques très différentes du joueur de 31 ans. À titre de comparaison, en 2016/2017 lors de son apogée et de son transfert à Leicester, Slimani était à 0.15 xA (P90). Les références mondiales dans le registre pointe « créateur-passeur » sont Karim Benzema (Real Madrid) et Roberto Firmino (Liverpool). Ces derniers tournent respectivement à 0.26 xA (P90) et 0.27 xA (P90), soit des chiffres inférieurs à l’attaquant des Verts. Avec ces 8 passes décisives, l’algérien est le 3ème meilleur passeur des cinq grands championnats (deux matchs de moins que les joueurs qui le devancent). Une prouesse notable pour un joueur qui comptabilisait 6 passes décisives en club entre 2016 et 2018.

Les chiffres peuvent être relatifs et masquer des carences mais l’impression visuelle ne trompe pas. Slimani a complètement changé de registre. Lorsqu’il est aligné avec Ben Yedder, l’opinion toute faite sera celle du grand avec le petit qui tournera autour, Griezmann/Diego Costa. La réalité est tout autre et l’ASM inverse les rôles. Le buteur algérien évolue comme un second attaquant, il dézone, attaque les espaces avec ou sans ballon et combine avec Golovine pour ensuite trouver Ben Yedder qui prend la profondeur. Slimani n’hésite pas cette saison à décrocher jusqu’au cœur du jeu afin d’organiser ou verticaliser l’attaque. L’attaquant distribue 2.4 passes clé (P90) et se classe 8ème dans la catégorie en Ligue 1. Des passes qui nécessitent une position assez reculée – inhabituel pour un attaquant de son style – mais aussi une vision du jeu développé et qui illustrent son évolution. Le premier « numéro 9 » derrière Slimani se classe 48ème, il se nomme Yaya Sanogo (Toulouse FC). Les 40 places qui séparent les deux joueurs démontrent le niveau auquel évolue en ce moment l’algérien.

Voir la heatmap de Slimani face à Strasbourg (2-2, doublé). La carte se « réchauffe » dans les zones où l’algérien a le plus de touches de balle ou effectue la majorité de ses actions. C’est-à-dire qu’elle devient de plus en plus rouge lorsque la présence du joueur dans une zone donnée augmente. Sur ce match, le buteur a passé beaucoup de temps loin de sa zone « classique », à l’image de sa saison. Quarterback.

 

Le sens du but ne se perd pas

xG : C’est le nombre de buts qu’un joueur aurait dû marquer selon les probabilités sur une période donnée.

xG/Tir : xGoals par tir. Évalue la qualité moyenne des tirs.

Contr. Tirs : Contribution aux tirs (tirs + passes clés).

Contr. xGoals : Contribution aux Expected Goals (xGoals + xAssists).

Le joueur de Aïn Benian n’a jamais été autant responsabilisé à la création mais il n’a rien perdu de son ADN de tueur devant le but. Slimani a déjà inscrit 6 réalisations cette saison en 10 matchs, de quoi se placer encore une fois dans le gratin du championnat. Ses déplacements dans la surface sont toujours aussi intelligents et difficiles à lire pour les défenses. Le monégasque produit 0.78 xG (P90), cela fait de lui le 4ème joueur de la Ligue 1 qui se crée le plus de situations par 90 minutes (devancé par Icardi, Mbappé et le rennais Adrien Hunou). L’attaquant du Rocher sait se mettre en bonne situation afin de finir une action. Toutefois, il ne vampirise pas les attaques de son équipe en tentant sa chance de façon aléatoire. Slimani est à 0.2 xG/tir, il prend des tirs de qualité, des frappes efficaces avec un bon taux de réussite. Icardi, réputé pour être un finisseur hors pair affiche les mêmes chiffres.

L’attaquant des Verts est d’une efficacité redoutable cette saison, tout en produisant à grande échelle. Slimani réussi à combiner le volume d’actions et leurs issues finales. Productivité et efficacité. Le monégasque contribue à 5.8 tirs (tirs + passes clés) et à 1.19 xG (xG + xA) par 90 minutes. Des statistiques monstrueuses qui le classent à la 3ème place du championnat dans les deux catégories. Il est devancé par Mbappe ainsi que Icardi et/ou Di María.

Et s’il n’était pas en surrégime ?

Le football est parfois fait de période où le joueur est en surchauffe. Cela pourrait être le cas de Slimani mais d’autres causes expliquent cette réussite exceptionnelle. En premier lieu, il est impossible de quantifier la progression technique de l’algérien et si, elle est passagère ou durable. Pour sa création, il est plausible d’analyser cet aspect. Les chiffres avancés nous apprennent que SuperSlim a produit cette saison 3.88 xA (3ème de L1) alors qu’en « brut », il a offert 8 passes décisives. Soit un écart supérieur à 4 passes. Dans le cas présent, l’explication est surtout due à la qualité supérieure de finition de certains coéquipiers, en particulier Wissam Ben Yedder. Cela peut possiblement avoir été impacté par certains gardiens qui réalisent des erreurs. Enfin, la réponse peut être trouvée sur des occasions qui ne sont pas forcément aussi bien notées qu’elles devraient l’être. C’est-à-dire des actions qui paraissent simples à finir mais qui sont vus par le modèle statistique comme plus compliquées et qui « gonflent » les données. C’est l’une des raisons pour lesquelles la prise en compte des passes décisives de façon isolée n’est pas représentative de la créativité d’un joueur. Le créateur dépend souvent du réalisme final du partenaire qui reçoit la passe. À l’ASM, l’ancien du Sporting est entouré de talents offensifs d’élite.

Au niveau des buts, le monégasque est en légère sous performance. D’après les modèles, Slimani aurait dû inscrire cette saison 7.39 buts alors qu’il en comptabilise 6. Réputé pour son talent supérieur à la finition, l’algérien devrait retrouver des chiffres qui correspondent à ses xG. Michael Caley (ESPN) révélait que pour un attaquant, il s’agissait de passages chanceux ou non, et que pour une recrue il fallait s’attendre à moins d’efficacité au départ. Slimani risque donc peut-être de voir ses statistiques à la passe se rééquilibrer – bien que cela puisse durer – mais à l’inverse, au niveau de la finition cela devrait augmenter.

Au final, joueur sous-estimé ?

Le public français est stupéfait devant les performances mais avait-il conscience que ce joueur était : meilleur buteur en activité de la sélection algérienne, huitième de finaliste d’un mondial, vainqueur de la CAN 2019 avec 36 matchs en C1/C3. La comparaison avec Brandão – faite par certains éditorialistes – était sans doute mauvaise, voire déplacé.

Slimani était jugé sur deux saisons dans des équipes catastrophiques sans prendre en compte le contexte. Une démarche oblique comparée à la tendance principale car la performance individuelle dans le football doit être appréhendée en ayant en tête la situation dans laquelle elle s’inscrit. Sous-estimer les conditions collectives de la production individuelle explique de nombreux transferts défectueux. L’algérien en a été victime ces dernières années.

Au final, l’abnégation et le professionnalisme du joueur auront le dernier mot. Lorsqu’un attaquant comme Slimani qui fonctionne à l’affect retrouve son entraineur « préféré », cela offre ce type de résultats. Avez-vous souvenir d’avoir déjà vu joueur aussi méconnaissable de façon positive ? Surement en compétitions internationales mais rarement – voire jamais – en club. Ce que réalise aujourd’hui le deuxième meilleur buteur de l’histoire de la sélection est hors du commun. En cherchant durant des heures, le nom de Steed Malbranque – saison 2012/2013 à l’OL – apparait mais Slimani l’a dépassé statistiquement en seulement 6 matchs… à vous de chercher.

En attendant, l’ASM inscrit ses premiers buts cette saison en Ligue 1 sans l’algérien sur le terrain et n’attend que son retour.

Statistiques provenant d’UnderStat, Opta et du modèle de Julien Assunção (minimums 360 minutes de jeu). La heatmap provient de Sofascore (Statistiques arrêtées lors de la dernière journée de novembre). 

dzfoot


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